![]() |
|||||||||
| articulistas
*Approche Spirituelle Des Psychoses
|
Nombre d’entre vous, ici présents, en leur qualité de psychothérapeute et de personnel soignant, se dédient au soin des patients souffrant d’une psychose ; c’est-à-dire à l’accompagnement de malades schizophrènes, paranoïaques, maniaco-dépressifs ou autistes, vers un état de moindre souffrance psychique et de plus d’autonomie sociale. La question essentielle qui se pose est la suivante : Comment une voie telle que celle du « Yi Jing » peut-elle participer au rétablissement d’une meilleure régulation d’états internes d’excitation (hallucinations, délires, passages à l’acte, bouffées de terreur) ? Comment peut-elle œuvrer à la restauration d’un meilleur équilibre personnel en interaction avec autrui, en particulier chez les plus fragiles d’entre eux ? D’après nous, l’éclairage de la pensée chinoise sur ces questions est non seulement original, mais profitable à toute personne impliquée dans le traitement de ces maladies graves et déroutantes que sont les psychoses. La présentation du “Yi Jing” que nous ferons aujourd’hui aura une forme pédagogique dépouillée de tous les matériaux traditionnels issus d’un passé d’environ 4000 ans. Pour aller à l’essentiel de ce qui nous réunit, nous nous limiterons à une épure, à une exposition simple qui reste, rationnellement parlante, accessible à vous, à moi, et qui surtout contient à la fois un point de vue relatif et un point de vue plus large, disons universel. 2. Histoire de la pensée chinoise (très abrégée) Avec la grille de lecture que nous avons aujourd’hui en Occident, on peut dire qu’à son origine, la civilisation chinoise n’était pas dénuée d’obscurantisme. On peut aisément conjecturer qu’elle fut confrontée à une mixtion de terreurs et que face à la nécessité de survivre dans un environnement très hostile, elle déploya tout un cortège de mécanismes de défenses archaïques : projections, introjections, dénis, clivages, toute-puissance narcissique. Les productions de l’Inconscient les plus pulsionnelles y étaient à l’œuvre. Un ethnopsychiatre pointerait sans problème un air de famille entre d’une part des éléments qu’on retrouve dans la psychose, et d’autre part les comportements sociaux superstitieux ayant émergé avec les balbutiements civilisateurs. Les mythes fondateurs de toute civilisation et les délires des psychotiques ne font-ils pas entendre des sortes de litanies étranges, cherchant à faire comprendre un sens qui aurait été perdu ? Les tentatives de conjuration du mauvais sort ou d’attraction des auspices du ciel renvoient à ce sentiment de vulnérabilité et d’épouvante qu’avaient les premiers chinois, ainsi qu’à leurs efforts de maîtrise cognitive. Ils poussèrent loin la manoeuvre, jusqu’à aboutir à une forme de systématisation qui s’appuye sur ce dont ils disposaient pour orienter les comportements : l’imagination, les croyances, les rituels. Ce n’est que lentement et par un long dialogue avec la réalité qu’ils ont construit, certes dans un style bien à eux, un savoir « objectif », qualifiable de scientifique, puisqu’il établit des relations crédibles, rassemblées en des séries de causes et d’effets. Cela n’est bien sûr pas spécifique aux Chinois, mais ils ont réussi, et d’une manière assez distinguée, à canaliser ces pulsions et ces craintes viscérales en une fleur de civilisation dont la sagacité aboutit au résultat que l’on sait, en dépit des forces adverses, guerres intestines et autres cataclysmes. Dans tous les systèmes de pensée sauvage ou animiste, dont certains ont survécu jusqu’à très récemment en quelques parties du monde, en Papouasie par exemple, les magiciens et les chamans occupent la place réservée aux médecins et aux thérapeutes. Dès les premières époques, leur rôle fut d’être au chevet des malades et des sujets angoissés pour leur apporter un soulagement, en leur procurant des conseils ou en suscitant des guérisons avec les moyens du bord. Il y eut là, précocement dans l’histoire des civilisations, une approche attentive à la conscience humaine jugée comme un modèle. Ensuite, et surtout, dirions-nous, il advint l’éclosion de l’écriture. L’écriture, qui formalise la tradition orale et structure le mental de l’être humain à l’intérieur des règles qui lui sont propres. On le sait, un saut
qualitatif majeur a toujours lieu pour un peuple quand il accède à l’écriture. Les témoignages qui subsistent en sont nombreux. Il s’agit des graphies préhistoriques burinées sur des os de bœuf ou de cerf, puis sur les carapaces de tortue : lignes, profils d’animaux, silhouettes stylisées d’êtres humains, et progressivement les premiers pictogrammes. On repère ensuite des traces très importantes destinées au calcul, celles du comptage qui précède l’apparition des autres signes intelligibles, sous forme de pictogrammes et de caractères. Ce sont des inscriptions très réfléchies, des actes volontaires de communication, conçus pour la mnémotechnie des situations qui se sont révélées de plus en plus explicites par leur caractère récurrent et également cyclique. En dépit du fait que ces investigations préscientifiques sur le fonctionnement de l’univers n’avaient pas de but précis, les recherches vont aboutir à un résultat insoupçonné et d’une valeur inestimable pour la culture chinoise tout entière. Les vertus de l’écriture ne sont plus à démontrer. Son effet miroir doué de neutralité, procure une certaine manière d’être au monde et de le réfléchir. Par l’écriture, la conscience s’extrait d’une nuit d’inconscience, et se reflétant, autorise un recul sur les choses vécues, une distanciation que n’ont justement pas les psychotiques au moment de leurs crises. Il en est de même pour les lignes et les traits qui forment la structure du “Yi Jing”. Ces signes recouvreurs de sens prennent par la main leur lecteur et le secondent pour regarder le monde, en étant paré d’autres outils de compréhension. Souvent les psychotiques vivent dans leur bulle, ils ne sont pas les seuls, auto régénérant les ombres sur les parois de leur caverne. Ce que l’on cherche, c’est d’arriver jusqu'à eux par la relation ; la relation avec leur univers intérieur, de même qu’avec le monde extérieur. La grande maladie des humains, mais aussi la bonne santé, tourne autour de cette capacité d'être en lien : lien avec soi-même, lien avec son passé, lien avec le présent, lien avec le futur, lien avec autrui. D'une certaine façon, toute thérapie, au sens étroit de son acception clinique, tout autant qu'au sens large et poétique ou existentiel, est un travail de réparation du lien et de la relation. Par ailleurs, le fait que l’écriture chinoise ait été associée précocement aux rythmes et à l’idée de nombre n’est pas non plus à négliger. C’est le facteur déterminant d’une psyché qui se structure. La sujétion de l’individu à la radiation lumineuse (alternance nuit jour, saisons) impose la périodicité, la notion de changements et les transformations dans la durée. Le lien établi entre la psyché et la nature semble au cœur du mysticisme en général. La nature fait mine de s’expliquer elle-même et la transcription par des signes de ce qu’elle dit paraît en soi le plus grand prodige à atteindre. On en vient à croire qu’elle pense et qu’on peut lui diriger des messages, des voeux, des prières. Les individus cherchent une tactique pour communiquer avec elle, et tout au moins pour esquiver ses désordres, accidents ou débordements. Les découvertes archéologiques des époques les plus reculées, permettent de déduire que c’est à partir de ces prises de conscience successives que la tranchante nécessité de capitaliser tout le vécu expérientiel s’est imposée à eux des premiers temps. Bref, c’est en ayant recours à des pratiques médiumniques et chamaniques qu’ils sont entrés en contact avec les énergies du monde, en accordant par exemple leur vie d’après les cycles. Ensuite, ils ont essayé de transposer cette expérience à la temporisation de leurs propres désirs. Le livre le plus abouti
de ces rythmes sera le “Yi Jing”,
un traité dont le noyau originel se présente comme un réflecteur
du jeu des énergies et qui aurait pour la personne le rôle
bénéfique d’un régulateur de son désir. 3. Saisir par des lignes Comment répertorier les événements ? Comment en décoder l’intelligence ? Comment en garder la mémoire ? La réponse à ces questions se trouve dans et par le “Yi Jing”, le “Livre des Changements”. Nous ne nous appesantirons
pas à démontrer, mais à observer
ce qui fut réalisé avec la concision et le discernement le
plus synthétique qui soit : deux lignes ou traits, l’une brisée
et l’autre unie. Par ces signes minimalistes, ils vont compter, transmettre et définir leur propre relation à la totalité, sans trop besoin de commenter le raisonnement. Ils vont situer le masculin et le féminin, la sexualité de l’homme et de la femme, le Yin et le Yang. Avec cette approche, deux traits démultipliés sont autant de signes qui suffisent à l’individu pour entrer en contact avec l’onde des changements qui parcourt son environnement ; ce sont autant d’indices et d’allusions qui continuent à produire par eux-mêmes un effet de découverte des empreintes et sillons de la réalité. C’est ainsi que, dans un véritable éclair de génie, la complexité la plus totale a pu se loger dans une expression qui, en simplicité, n’a pas d’équivalent. Toute la démarche dialectique ou même dialogique prend sa source et aboutit dans une telle expression qui permettra de classer dans une taxinomie relative et universelle tout ce qui est, tout ce qui advient au champ de la conscience, et ce qui échappe à notre entendement. Or donc, à l’origine, il n’y a que ces deux lignes ; un couple (de 1 + 1 = 2), comme le ciel et la terre, le mâle et la femelle. Un duo qui, par la combinatoire de ses lignes passe à 4 figures, qui génèrent 8 trigrammes et engendrent à leur tour la forme des hexagrammes, au nombre de 64. Mais la structure de 64 se développe également par le 16 et le 32 comme dans le solfège. Précisons que nous avons affaire à un dualisme philosophique, non pas à un système binaire. Vous l’aurez remarqué, tout en parlant d’écriture, on n’arrête pas de compter… Poursuivons notre démonstration. Un hexagramme est constitué de deux fois trois lignes, de six formes identiques ou différentes, unies ou brisées. La variation de l’ensemble aboutit à la formation de 64 hexagrammes qui dialoguent par des complémentarités et jouent par des oppositions. Le système de 64 hexagrammes se départage en 16 groupes de 4 hexagrammes, qui sont quatre visages ou discours sur un même phénomène vu de différents angles. Par exemple, les 4 saisons, les 4 figures du jeu des cartes (carreau, trèfle, coeur, pique) ou, pourquoi pas, les 4 concepts de la psychanalyse. À l’origine, les hexagrammes vont récapituler en signes ce qui n’a pas été encore écrit, ou qui ne le sera jamais, comme c’est le cas de la magie ; ensuite ils vont thésauriser les changements journaliers, saisonniers, et quelques pans de l’histoire chinoise reculée. Ensemble, les deux lignes unies et brisées composeront un système qui prendra la forme aboutie d’une somme, le “Livre des Changements”, l’un des 5 Classiques. C’est ce livre qui, en miniaturisant l’univers, s’est érigé comme un mur contre la peur. Et l’étincelle de ce principe se propage pour ne plus s’arrêter de crépiter. Son parcours exceptionnel franchit la nébuleuse du déraisonnable et atteint la rationalité. En travaillant sur
la médiumnité, voici que les Chinois
ont obtenu un résultat et une optimisation, justement là où l’Occident
a trébuché. 4.
La solidarité,
un dessin tout tracé Pourquoi tant de poids accordé au dessin et aux traits ? C’est leur dimension descriptive qui les rend opérationnels.
L’idéogramme contient beaucoup plus que la lettre et le mot. À la
base, on trouve un ensemble de radicaux qui renvoient à des formes
premières, telles que : homme, femme, ciel, montagne… Puis
qui se combinent entre elles pour donner des notions plus élaborées,
indiquant des comportements dans lesquels interviennent le corps, les émotions,
les sensations, la nature. Nous l’aurons saisi, l’écriture et le “Yi Jing” sont des appareils qui définissent des limites et des relations intrinsèques et nourrissent l’interprétation par des idées. Quelle que soit la référence que l’on attribue à la nature de cette charpente, structurelle, linguistique, sémiologique ou inconsciente, elle poursuit des desseins qui se définissent toujours autour de la solidarité et qui ont pour effet de : 1. Structurer le mental de toute une société et lui donner des principes humanistes par la notion de « nature » et de « solidarité ». D’après la pensée chinoise, ces deux concepts ne feront plus qu’un seul : être «solidaire», c’est rejoindre le cours de la vie. 2. Calmer le sentiment d’insécurité et l’angoisse du manque de perspective, en donnant une vision panoramique mais aléatoire du hasard qui prend alors un sens ludique et intelligible. L’expérience aléatoire de la consultation au “Yi Jing” enseigne, à sa façon, que nos productions sont prisonnières du filet de l’Inconscient, tout comme le rêve ou l’acte manqué. 3. Octroyer une importance
significative aux nombres, et en particulier au nombre « 8 ». 4. Accorder à cette structure solidaire sa valeur primitive, celle du type de prestations et d’« échange » que représente l’union par le mariage, compris comme la matrice de l’humanité, tel qu’il est présenté par Marcel Granet et plus tard par Claude Lévi-Strauss dans les « Structures élémentaires de la parenté ». Les symboles de la cosmologie chinoise reposent en effet sur l’organisation sociale et conditionnent les catégories de Temps, d’Espace et de Nombre. 5. Constater que la «solidarité» est implicite dans
l’union du mariage, et également présente chez Mencius
lorsqu’il dit : « C’est l’humanité qui fait
l’humain ». Une phrase qui peut se traduire par «L’homme,
c’est l’homme accolé au chiffre deux». En effet,
l’être devient humain « en rapport-à-l’autre »,
dans cette relation à deux, caractéristique du binôme
de la ligne brisée et de la ligne unie, fondement de la philosophie
dualiste dont l’interdépendance se révèle par
l’interaction solidaire. 1 La «solidarité» n’est pas seulement un point de vue sociologique. Reliée à un ample spectre de connotations, elle suggère d’abord un sentiment de réalité, puis elle dessine un objectif conscient que l’homme de bien cherche à donner à sa vie, et constitue le pivot de la nature humaine qui se reconnaît dans « l’interaction mutuelle entre existants ». Cette notion permet d’interpréter le procès du « Ciel » régulateur à l’œuvre dans les transformations et l’interaction des choses entre elles. C’est une prédisposition que l’individu mettra ou non en acte. Le mal se définissant alors par l’aveuglement et le rejet de cette potentialité. Il s’agit donc de réaliser une aptitude, de faire advenir cette prédisposition d’humanité. C’est avec elle qu’on gagne en « nature » et en éthique, à condition d’en être conscient et de faire le nécessaire pour qu’elle s’accomplisse dans son propre milieu. Dans le “Yi Jing”, le principe de « solidarité » ne concourt ni plus ni moins qu’à établir une plateforme de liens et de correspondances dans différentes directions : entre les hexagrammes eux-mêmes, entre le système et le lecteur, entre le lecteur et l’environnement, entre l’individu et son alter ego. Et puis, il reste à constater la pertinence des valeurs d’union dans la construction de tout édifice tant symbolique que concret. Presque tout dans l’univers est uni grâce à cette cohésion de base, cette fraternité de l’humain face à la mort, qui rend cohérent son propre humanisme et contribue aussi à percevoir le rôle de la solidarité dans la nature. Un jour ou l’autre, l’individu reçoit la confirmation qu’il touche à quelque chose de profond en lui, du point de vue psychologique mais aussi dans les phénomènes de la nature, en ce que ceux-ci ont de positif, néguentropique ou protecteur. Presque toujours et partout, on constate une ascension solitaire de l’être humain, jusqu’à rencontrer le cours du changement des phénomènes naturels et à en être ému. Le mouvement part de l’angoisse de mort et de solitude, dans une progression qui peut atteindre le silence initiatique de l’écoute et du partage avec l’autre. Les médiums chinois font effectivement ce parcours pour découvrir la force qui les relie au monde. Même si dans leur cas, on pense que leur dévouement provient des traumatismes très fréquents dans toutes les sociétés archaïques que sont l’inceste (les personnages mythologiques Fu Xi et Ni Wa à l’origine de la culture sont frère et soeur) et la mort (la perte des parents conduit souvent à l’idée d’au-delà). La naissance du sentiment solidaire représente une norme d’adaptation à la réalité qui élève le débat au centre duquel est le temps. Néanmoins à partir de ce savoir vécu qui participe
toujours du pronostic, une question excite l’esprit : Comment anticiper
? Comment devancer le temps ? 5. Une écriture de la réalité Le “Yi Jing” est censé restaurer l’ordre symbolique de celui qui est en souffrance, ce qui sous-entend la récupération des émotions et des sensations. Par quel biais ? -me demanderez-vous-. Dans l’invention de l’écriture, on observe des signes univoques qui témoignent d’un souci de représentation du corps, mais également d’une quête de prise de conscience. Les premiers pictogrammes sont des captations par l’image de sensations produites par les mains, les pieds, l’anatomie, la dissection. Ils mettent en scène des émotions de l’être en réaction aux situations rencontrées. Curieusement, les caractères représentent des individus qui examinent leurs mains, portent les outils et les objets rituels, comme s’ils se regardaient agir et que leur corps leur était étranger. On peut donc penser qu’à travers la représentation par le dessin, les inventeurs de l’écriture chinoise faisaient des gros plans de leur corps morcelé pour chercher son unité et par ce fait expérimenter des sensations plus homogènes, plus sensibles, mieux intégrées. Toute distance gardée, pour peindre une main, l’artiste peintre qui s’adonne à son art observe la sienne et la ressent. En somme, ce que représente le “Yi Jing” va bien au-delà du monument historique répertorié en Occident. En tant que langage, il rejoint le vécu personnel de l’utilisateur et prête à son interlocuteur son système de sutures solidaires. Précisons néanmoins qu’il occupe nullement la place d’un thérapeute-roi, mais plutôt celle d’un animal protecteur, le portant hors des dangers de son univers souffreteux. Dans tous les hexagrammes, le “Yi Jing” tient le propos de rassurer, d’apaiser et d’harmoniser les tensions de la personne qui vient s’abreuver à la source de sa connaissance. Il est en mesure de témoigner d’une volonté protectrice qui materne et paterne mieux que « ses propres parents », et semble fait pour nous adopter. Il nous reste à répondre à l'appel souterrain de ce nouveau parent insolite ; à se laisser saisir par cette proposition de dépendance naturelle, même si au début, elle apparaît dans nos vies davantage comme une prothèse de la pensée que comme une relation d'affection. Les Chinois furent les seuls à obtenir une rationalisation aussi curieuse et durable des besoins de l’individu aux différents moments de son existence. Son étude et son emploi s’avèrent efficaces à plus d’un titre : 1° L’écriture a une dimension thérapeutique. Quand bien même elle ait pris racine dans le terreau de la peur et de l’instabilité, elle a été un remède pour tout un peuple. Elle sera essentielle dans l’invention des caractères, pour ceux qui apprendront à peindre leur imaginaire et peut l’être aussi pour l’individu en difficulté mentale. 2° Tous les dessins, aussi bien ceux de l’écriture que ceux du “Yi Jing” et de l’art, constituent une façon plus accessible que l’écriture alphabétique pour pénétrer dans la forteresse de l’autisme et y diriger un souffle thérapeutique. Cette forme particulière de thérapie joue le rôle d’un « trait d’union » susceptible de réintroduire dans le langage les individus qui en sont privés et ne trouvent pas le fil d’Ariane. Précisons qu’il n’est pas question de leur apprendre le chinois, mais de leur indiquer où poser leur regard pour que les images consolident leur pensée. L’essentiel étant qu’ils se sensibilisent au rôle de l’Inconscient dans leur propre vie. Par ailleurs, le versant thérapeutique est déjà prévu dans la structure hexagrammatique. L’hexagramme 8, « La solidarité », partage en effet ses attributs avec trois autres hexagrammes, ce qui donne les quatre discours suivants : - L’intention solidaire implique la notion de sacrifice présente
dans l’hexagramme 47, « L’accablement (l’épuisement) ».
Dans cette figure, il est dit que le dévouement envers l’autre
n’est pas toujours reconnu ; les mérites d’une conduite
humble et loyale n’y sont pas payés de retour. -C’est pourquoi il s’en suit l’hexagramme 46, « La poussée vers le haut ». Ici, l’expérience couplée avec une force resserrée s’implante dans un terrain où l’on espère voir guérir ou grandir quelqu’un, de la même façon que l’on attend la vigoureuse croissance d’un arbre. Cela parle aussi du climat qui accompagne l’évolution ; le décor est planté dans un entourage où ni suspicion, ni hostilité ne s’opposent à l’effort réunificateur. L’affreux visage psychorigide de la contradiction de nos plans s’est évaporé ; désormais, l’on peut confirmer que le projet solidaire est vaste et l’on sait tenir à distance un entourage mesquin, passablement excité et angoissé. -La force solidaire culmine dans l’hexagramme 61, « La vérité intérieure », qui représente les sentiments presque instinctifs se jouant entre la mère et l’enfant. Une affection qui pour l’adulte se manifestera par l’estime à la personne du psychologue, la reconnaissance de son plus proche allié (thérapeute, maître ou sage), dont le savoir est capable de le remettre en phase avec les valeurs humanistes de sa propre culture. Vues sous cet angle, les connexions à l’esprit thérapeutique touchent à l’évidence. L’isolement peut faire plonger dans l’irréalité tandis que la solidarité, qu’elle soit fondamentale comme l’amour inconditionnel, ou même basique, procure un sentiment de réalité. VI. Clinique du signe Lorsque nous parlons d’un traitement adjuvant des psychoses, nous ne pensons pas à des formes incurables d’autisme, mais bien à des psychoses fonctionnelles, dans le sens des trous noirs dont la psychanalyse soupçonne l’existence en chaque individu. De nos jours, dans la prise en charge des patients, on complète les traitements thérapeutiques par des activités de soutien, artistiques ou corporelles : peinture, modelage, piscine, massage, relaxation… Il est envisageable d’y adjoindre la sensibilisation à la nature, au rythme des saisons et aux symboles qui leur sont rattachés. Le décentrage sur les rouages de l’univers peut s’avérer salutaire à la remise en route de la machine psychique privée… Privée de la communication au monde. Si le malade ne trouve plus sa place en lui-même, il peut la rencontrer néanmoins dans le monde et, par ricochet, l’apprivoiser de nouveau. Les signes graphiques de l’écriture, des œuvres d’art et des hexagrammes du “Yi Jing” sont également de précieux auxiliaires thérapeutiques susceptibles de cimenter la fragmentation de l’esprit. Par l’écriture, un seul idéogramme trouve de nombreuses équivalences. Prenons l’exemple de ren, « homme » en chinois : Il figure dans la nature comme trace ou griffe ; on le devine dans la configuration d’un paysage, aux confluents des fleuves, dans la ramure des arbres ou la fourche des racines, mais aussi comme lettre dans l’écriture alphabétique, et lorsqu’on le retourne, comme l’idéographie du chromosome masculin. On peut aussi le visualiser en tant que sculpture de Giacometti ou de Rodin. Quant au “Yi Jing”, un hexagramme fait figure de mandala. Deux hexagrammes…D’un mandala plus grand…Trois ou quatre hexagrammes agissent déjà comme les pétales d’une fleur, le cadran d’une mini-totalité. Cet inventaire d’éléments apparemment disparates fait partie d’une phénoménologie de formes et transmet une expérience à ce point « désarmante » qu’elle est susceptible de provoquer des déclics. Il faut comprendre que la perception se promène à la lisière de la trace et du signe ; tout autant que dans cette frange de l’écoute fine, aux limites du son et du silence parlant. Et le thérapeute pointe le cheminement des allusions, tel le maître zen qui indique à son disciple de regarder la lune, non pas le doigt qui la signale. Pendant qu’une discipline logique peut s’avérer rébarbative
pour un être souffrant, l’effet de diversion, la surprise,
l’intérêt renouvelé, suscitent des émotions
percutantes, allant jusqu’à une adaptation plus adéquate
au réel. Cet accès au sens par l’image est d’autant plus dynamique que l’écriture alphabétique demande des ressources qui ne sont plus présentes dans l’esprit du malade. Le psychotique a égaré la clef de son propre langage, de sa propre écriture, de son propre esprit. Il est déphasé et éprouve un sentiment de vide par rapport au monde cohérent qu’on lui offre. Par contre, la vision du monde des Chinois lui apporte la possibilité de recomposer son puzzle psychique à partir d’images, d’allusions, de corrélations. L’écriture et le “Yi Jing” promeuvent une activité de
lecture de la réalité, et leur Le rapport au sens
est bien plus abordable, quasi immédiat et lui
donne une nouvelle chance de « ré-conciliation », que
celle-ci soit volontaire ou pas. En tous les cas, avec
l’écriture la culture chinoise a laissé derrière
elle une bonne partie du monde archaïque qui la propulsait jusqu’alors,
créant les conditions d’une entrée dans l’histoire
; d’abord dans sa propre histoire et puis celle de l’humanité. Soulignons ici un détail, certes un peu anecdotique, mais dont j’ai préféré relever le sens pour illustrer en direct notre propos. Dans l’ordre de préséance des conférenciers de ce congrès, qui je le sais « sciemment » a été fortuit, je suis le huitième à vous parler. Aurions-nous pu le deviner ? Ou délibérément le programmer ? Le contenu du nombre 8 dans le “Yi Jing”, étant celui de «La solidarité», au fil des interventions une structure s’est formée, dont l’intention est de secourir les malades et de les aider à guérir. Or, le service aux autres est en effet l’une des facettes de cette solidarité qui est prise en compte par les hexagrammes et en tant que système par le « ”Yi Jing” ». Le thème principal de cette contribution, vous l’aurez compris,
a été l’importance de la structure du « ”Yi
Jing” » en tant qu’échafaudage d’autres
expériences spirituelles (méditation, contemplation, perception
unitaire du monde). Cependant, c’est en s’appuyant sur le fonctionnement
des phénomènes et des symboles qui leur sont rattachés,
que le temps est devenu un élément capable de guérir. L’une des principales lacunes des psychotiques, en particulier des schizophrènes, est liée à leur difficulté de s’insérer dans le temps linéaire et le temps cyclique, et de faire des liens de cause à effet. Or, l’un des apports du “Yi Jing” est la notion de changements, portés aussi bien par les phénomènes que par la vie de chaque être humain. Les changements diachroniques sont lourds et progressifs ; les changements synchroniques apparaissent soudainement. Sans un accompagnement adéquat, la synchronie menace de faire repartir la pensée vers la fantasmagorie ou un vécu hallucinatoire. Et leur désarticulation dépossède l’individu de son libre-arbitre. Pourtant, rien n’est hors du temps. Et nous en avons la preuve ici même, présentement, dans cette mise en abyme de l’organisation du séminaire et de l’énoncé d’une solidarité qui a été répertoriée en des temps immémoriaux comme salvatrice. La matière est fragmentée, mais le temps est un. L’expérience thérapeutique est sensée le prouver en menant l’individu au ressenti du temps. Mais comment, me direz-vous ? Par la logique ? L’intuition ? La divination version chinoise ? VII. Deviner l’Inconscient Au fond, pour la technique du “Yi Jing”, les termes oracle et divination sont tout à fait impropres pour désigner le bâti d’une cosmovision, le lien social et la transformation psychosociale qu’ils impliquent. On sait qu’à l’époque des Zhou, la divination
(bo, en chinois) était dirigée vers les esprits des ancêtres
royaux, des héros et des dieux ou entités mythiques dont
la principale était Shang Di. Hors le champs du taoïsme, de quelle manière devine-t-on encore aujourd’hui ? Deviner signifie anticiper, donc se rassurer sur le futur. Néanmoins la divination contient sa part de doute, en ce qu’elle est “un voir paradoxal” qui perçoit ce qui est difficilement discernable, “un dit du non-dit.” Cette aporie rappelle ce que le philosophe français René Descartes a introduit à partir de 1637 par deux idées qui vont certainement contribuer à élargir le rayonnement de la technique aléatoire chinoise. Selon lui, il faut éliminer l’idée que le hasard est lié à l’irrésolution. Choisir « au hasard » est dans certains cas une conduite raisonnable. Alors, où chercher le sens ? D’où le tirer ? Sans prétendre faire descendre la théorie freudienne de son piédestal, nous avons voulu mettre en évidence certaines correspondances avec le “Yi Jing”. On sait que la divination et le rêve ont une même filiation et puisent leurs racines dans un passé très ancien de l’humanité. L’idée que l’on se faisait sur l’activité onirique avant la publication du Traumdeutung (L’interprétation des rêves), était sommaire, confuse, inexacte. Freud a expurgé le rêve de sa cangue archaïque et l’« oniromancie » est devenue, grâce au génial médecin, la voie royale pour accéder à une vie cachée, mais combien agissante dans les péripéties des humains. La démarche scientifique de son interprétation a mis en lumière le désir inconscient et ses manifestations liés aux premières expériences de satisfaction, selon les lois du processus primaire. Native du rêve et de la mythologie, la psychanalyse devrait être en condition d’introduire un sens plus clair, contribuer à l’élucidation de la divination par la rigueur du savoir. Or ce passage à la modernité pour les autres types de «divination» n’a pas encore abouti. Faisons donc le pari que les connaissances actuelles, par extension, puissent donner un sens au “Yi Jing”, qui, comme les rêves, conduit vers le sillon de la vie mentale inconsciente. Le travail qui reste à faire étant de créer une isomorphie appropriée. Fréquemment on érige un monument à la gloire de l’oracle du “Yi Jing” comme s’il était assis sur un nuage, tenant un trident d’éclairs. Or nous venons de le voir, il est au contraire bien enraciné dans le terreau du vivant. Nous dirions que vu par les occidentaux, le “Yi Jing” est un peu comme le rêve avant Freud. Il reste encore dans les esprits en tant qu’émanation de la pensée animiste des Chinois du Xème siècle avant notre ère. Or, depuis la divination des temps immémoriaux par l’ignition des carapaces de tortues, la quête n’a pas cessé et il reste encore de la matière à distiller, ne serait-ce que par le rapprochement avec d’autres connaissances. Le repli exclusif sur la tradition chinoise signifierait le dépérissement de ses possibilités. C’est pourquoi, pour répondre aux besoins de son actualisation, plusieurs préalables ont été nécessaires. Le “Yi Jing” montre le déterminisme qui conditionne tout être humain. Pour notre part, nous avons limité notre champ à celui de la vie psychique de l’individu, qui se vérifie par la détection du savoir subliminal et intuitif de l’Inconscient. Il a fallu donc renoncer à l’idée chinoise d’« intelligences suprahumaines », de Ciel constellé, chapeautant l’humain et toutes les formes vivantes, pour inclure dans son « tableau de bord » la notion d’« être », de « Je » ou de « désir ». La démarche a été très utile pour comprendre que les auteurs du “Yi Jing” avaient spontanément répertorié dans les hexagrammes certains modèles mythologiques qui ont inspiré aussi la nosographie psychanalytique. Le “Livre des Changements” est déjà un bon début de ce chemin qui devrait conduire les Chinois eux-mêmes à une approche structurelle du psychisme ou à un tableau clinique comme en psychiatrie. Nous renouons donc ici avec la manière dont Freud emploie le terme « deviner ». Les termes deviner et divination apparaissent au détour des phrases dans nombre de ses textes. Ils se mêlent à celui de l’écoute provenant de la voix intuitive. Freud exerçait cette acuité de l’esprit dans de nombreux domaines tant pour dévoiler une simulation, la cause de la honte ou de la culpabilité d’un patient, que pour l’observation d’une œuvre d’art. Son regard pénétrant faisait partie intégrante de sa réflexion, passant le perçu au scanographe de son discernement, afin de percer à jour la cause des symptômes. Remontons à la théorie d’origine lorsqu’il parlait de communication « d’inconscient à inconscient », aphorisme qu’il abandonnera par la suite ; elle provient de « l’Au-delà du principe du plaisir. » Aux yeux de Freud, le terme « deviner » employé dans cette oeuvre n’est pas à proprement parler la divination des pratiques primitives qui utilise jeux de mots, manipulations ou jets de pièces. Néanmoins, par certains traits essentiels, sa fonction est analogue à celle d’une… «Divination ». Etant donné que le hasard de cette activité est largement déterminé par l’Inconscient, l’analyse fait appel à un esprit ouvert à des corrélations inattendues : Interprétation des accidents et des songes, actes manqués et mots d’esprit. Le recours à cette « clairvoyance », semble provenir des difficultés rencontrées par les pionniers de la psychanalyse. Ils la pratiquaient avec des patients ayant de grands problèmes d’articulation de la parole et, en général, de formalisation verbale de leurs idées, n’ayant pas accès à la technique psychanalytique associative. Lorsqu’il fallait aller au-delà de ce puissant écran jeté par le Moi, « deviner » leur pensée était l’unique moyen de pénétrer dans leur monde secret. Ce « deviner » signifie révéler et décrit la disponibilité intérieure que l’analyste doit mobiliser afin de capter le vrai dans les émanations de l’Inconscient. Pour Freud, il s’agit d’établir les bases d’une
connaissance objective de l’esprit humain et les besoins de son âme,
tout en opérant une transformation subjective importante pour la
cristallisation d’une conscience de soi. Examinons le langage de Freud en allemand : Unbewubte zu erraten, « deviner l’inconscient », mettre le doigt à la dérobée sur l’Inconscient. Dans un contexte scientifique qui considère la divination comme un fourvoiement, Freud revendique cette acception dans l’enquête analytique. Pour lui, elle sert à appareiller sa technique dans la saisie des incidences et à atteindre les véritables ressorts de l’être humain. C’est plus qu’une conjecture et moins qu’une prescience ou qu’une prophétie. Cela fait partie de l'écoute analytique qui appréhende un sens référentiel implicite dans l’acte de l’observation. Il s’agit d’une attention qui surveille l’interaction des échanges émotionnels et des locutions, et sert à assigner une intention pour la rendre formulable comme un fait de la vie psychique, au carrefour de l'écoute et de l'interprétation. Il est vrai que ce rapport à la divination se dessine progressivement, jusqu’à devenir un modèle d’investigation. À la suite de Freud, le chemin est frayé d’abord par Théodore Reik, qui se saisit du terme « deviner » sans aucun préjugé de sa part. Qui plus est, il nomme cela « écouter avec la troisième oreille » ; organe qu’il localise entre le nez et l’œil droit. Il en fera une bien intéressante explication : « Deviner, c’est trouver une ou plusieurs traces qui suppriment le caractère énigmatique des phénomènes. Comprendre, c’est examiner minutieusement ces traces, se convaincre du lieu où elles mènent et les y suivre, là où elles débouchent dans des voies déjà connues. En ce qui concerne notre domaine particulier, nous dirons que deviner, c’est saisir la nature et l’orientation des processus inconscients et prendre conscience des motions pulsionnelles et des mécanismes psychiques qui sont à l’arrière-plan. Mais comprendre, c’est les saisir aussi exactement que possible dans leur signification précise, se familiariser avec leurs présupposés psychiques et leurs buts et les insérer dans le contexte causal de sorte qu’ils deviennent transparents tant en eux-mêmes que dans les liens multiples qui les relient aux autres processus psychiques. Si l’on pense que deviner c’est approcher de la maîtrise intellectuelle des phénomènes inconscients, nous dirons que comprendre c’est atteindre ce but. » 3 Le terme « deviner » sera recouvert par une appellation scientifique, car la technique analytique se doit aussi de renommer ce qu’elle récupère des anciennes pratiques. C’est ainsi qu’Hartmann, à partir de ses entretiens avec Freud, invente le terme « insight » qui va bien avec la rationalité du XXème siècle. L’insight (d’in, « dans », sight, « vue, pénétration »), est un outil psychanalytique innovateur. Il sert à infiltrer l’assujettissement auquel confinent les fantasmes, dans la ligne de la « psychologie du moi ». 4 L’ « insight » est un phénomène de révélation soudaine, une expérience d’immédiateté « anticipatrice » comparable à celle de l’intuition. Il amplifie la disponibilité qui permet de se réconcilier avec son Inconscient. C’est pourquoi la surdité au for intérieur engendre de graves pathologies. Tel est le cas de l’hystérique qui, dominé par l’amour du père, se caractérise par une absence d’insight, un manque de pénétration intuitive. La présence trop envahissante de l’affection paternelle rend inaudible l’intuition. C’est un fait observé chez les médiums chinois, qui devrait se vérifier auprès de l’ensemble des médiums de tout temps, ce pouvoir de deviner prend sa source dans des accidents ou des pathologies du lien parental. Cela veut dire que quelque part l’intuition ou l’insight jouent le rôle d’un tuteur qui sera à la longue aussi puissant que celui de la figure paternelle. Il est opportun de rappeler que le “Yi Jing” prétend agir en tant qu’entité paternelle intériorisée. L’ « insight » convertit en connaissance ce qui dans le langage lambda aurait été considéré comme « magique ». Il fait passer des échanges subliminaux ou refoulés, anormalement riches et complets, et devient l’indispensable contact avec l’autre dont dépend la sensation de réel. Néanmoins, « divination » ou insight posent le même problème, celui de situer scientifiquement la télépathie. Freud avertit que dans le transfert, l’agent de l’« amour » se décèle sans se déclarer et véhicule de la « transmission de pensée». Il précise que ce sont : « des processus psychiques (idées, sensations, mouvements cognitifs) qui peuvent être transmis d’une personne à une autre à travers un espace vide sans qu’il soit besoin d’utiliser les moyens ordinaires, paroles ou signes. » 5 La psychanalyse est inapte à juger si les effets télépathiques qui se produisent durant le transfert peuvent exister de manière autonome, ce qui transformerait les limites que la théorie freudienne admet de l’Inconscient. Ce critère externe laisse assurément dans l'embarras, et mérite d'être mis en valeur ou critiqué. Mais, Freud prend les devants et lance en tant que défi, cette formule par laquelle il préserve la télépathie sans s’occuper de lui donner une existence en soi : « Si la télépathie existe en tant que processus réel, nous devons nous attendre à que, malgré la difficulté d’en faire la démonstration, ce soit un phénomène tout à fait courant. » 6 Lacan et ses émules suivront cette ligne sans s’attarder
aux explications pour parler globalement des « effets de transfert » qui
font déjà partie de la fonction symbolique et de la théorie
du signifiant déduite du trait unaire freudien. À la faveur du va et vient transférentiel et de la disponibilité à l’inattendu, se trame la solidarité porteuse de la guérison ou d’un mieux-être. À la faveur, du va et vient questions-réponses du “Yi Jing” commence une transmission de pensée qui passe par le conduit de la consultation. Là où la psychanalyse compte avec l’insight pour dévoiler des indices inconscients avec lesquels elle construit sa vérité, le “Yi Jing” intervient par une technique aussi savamment aléatoire que l’association libre des idées. Les questions qu’on lui pose ne font que prendre place dans des cases toutes prêtes d’où sortiront des réponses tout aussi aptes à donner leur sens aux interrogations. Assurément, il y a transfert envers la figure sublimée d'un personnage-type, l'ombre d'un sage qui dicte ses proverbes, dans un échange à l’égal des vases communicants en physique. En réalité, si transfert il y a avec le “Yi Jing”, il se produit avec le système bisexuel des lignes et parental des trigrammes qui font office de tiers dans la relation et occupent la place de l’analyste. Dans ce cas d’espèce, l’objet désiré et aimé n’est pas toujours incarné dans un individu mais dans des figures emblématiques soutenues par leur épaisseur linguistique et mathématique. Le plus souvent, ce que l'on trouve dans le texte des sentences est la figure du « Grand Homme » ou de « l'Homme noble », et rarement des mentions à des devins ou des sorciers ; comme si les scolarques qui ont pris possession du texte des sentences avaient voulu effacer les traces d'un personnage qui par son pouvoir personnel s’élève au-dessus des autres. L’opération qui pour Freud revient à « deviner l’inconscient », afin de faciliter le transfert du patient se fera dans la pratique du “Yi Jing” par l’affleurement des données aléatoires propulsées par l’Inconscient ; d’où probablement, ce sentiment d’étrangeté face à la réponse ou au contraire cette sensation d’évidence, de déjà su à notre insu. La psychanalyse et le “Yi Jing” partagent un genre de privilège et de tracas scientifique de même nature. Dans les deux pratiques surviennent des phénomènes liés au transfert et à l’identification, dont il est très difficile de faire la démonstration et que l’on doit accepter comme étant des manifestations courantes, étant donné le haut degré d’implication affective demandé aux personnes pendant leur traitement. En somme, leur point
commun est de «faire un» avec l’interprétation,
dont le fondement est d’essence «solidaire». 8. Le périmètre de l’influence thérapeutique Aux alentours du Vème siècle avant J.-C., les auteurs du “Yi Jing” pensaient les manifestations de la ralité comme une collection de diagrammes oraculaires, qu’ils mettaient en évidence aussi bien par la divination que par les rites. Et ce que l’on appelait «solidarité» du mariage et de la famille servait déjà de lien entre l’événement et l’interprétation. S’entendre avec la réalité ne devait pas être différent de se marier avec un partenaire et de fonder une famille. Ne dit-on pas : “Il faut épouser la réalité ?!” On a l’impression que la psychologie employée dans nos métiers d’aujourd’hui a recours aux mêmes ressorts que ceux qui furent développés en poursuivant des indices divinatoires. Nous nous ingénions à tresser les opposés, parfaire les complémentarités pour qu’elles soient encore plus couvrantes et durables, chercher les fusions sans que l’identité soit effacée, pacifier les pulsions jusqu’alors incontrôlables, marier virtuellement les oppositions mentales, faire comprendre que la structure familiale est féconde aussi du point de vue symbolique, etc. Le couple modèle des origines sociales qui prend une existence dans les symboles est aussi celui qui sert à unir des relations, à découvrir le jeu des correspondances, afin d’agir sur le monde réel. Force est de croire que la «solidarité» nomme le principe de la communication entre les choses, en ce qu’il de plus positif. Tout communique avec quelque chose et d’ailleurs, l’existence de quelque chose qui ne communiquerait avec rien est presque inconcevable. Le “Yi Jing” semble avoir été créé pour en faire la démonstration. Le traitement d’un patient, passe par quelque chose du rituel de cette communication qui a un pouvoir guérisseur (temporalité ponctuée, régularité quasi cérémonielle et espace non profane). A propos du “Yi Jing”, Jean Lévi, écrit : « Les sentences obscures et déroutantes attachées à chacune des figures n’ont d’autre but que de manifester la solidarité entre tout événement et leur traduction en une combinaison mantique ; si la superposition des lignes pleines et brisées, Yin et Yang, donne pour chaque configuration une tendance dans une situation donnée, seuls les jugements divinatoires, en se référant à des notations concrètes, permettent de faire l’économie de la divination en fournissant, à la façon d’une table de conversion, la traduction en termes hexagrammatiques de toute situation et de tout événement dont on a révélé les traits pertinents.» 7 Dans la table de conversion ainsi décrite, nous voyons en quelque sorte un cadre pour l’interprétation empirique du monde et un tableau clinique avant la lettre. Et il ajoute : « En un mot, les formules divinatoires ne vont pas de la figure au réel –auquel cas elles seraient redondantes avec la figure elle-même, mais permettent la traduction de symptômes réels en langage oraculaire. Une attitude est révélatrice d’un destin parce qu’elle peut se substituer à un hexagramme. » 8 Que ce soit par la divination (de type chinois), l’ « insight » ou l’intuition, ce que nous nommons « l’instant de voir » s’obtient habituellement par une série qui, à partir de l’un de ses éléments, permet d’anticiper la suite. Cette idée de la série, et de ses conséquences prévisibles car cycliques, sont ainsi condensées par la pensée chinoise :« Si l’on comprend la manière dont l’arbre se concentre dans la graine, on comprend le déploiement futur de la graine en arbre. » 9 Le temps et la nature dilatent naturellement la graine, mais pour comprendre le processus par lequel elle se contracte, il faut l’effort de l’« insight », point de départ de tout éveil et de toute intégration. La concentration sur
le temps peut montrer que potentiellement en un seul jour, transite toute
la vie
connue. Elle est également capable de
révéler que chaque instant, De même, les 64 hexagrammes font un tout dont le processus est la série, dans laquelle chaque situation appartient à une séquence et la séquence à la structure. C’est dans cette pertinence de la perception, dans cette mise en évidence d’un emboîtement entre les phénomènes naturels, linguistique et psychique que le “Yi Jing” montre son efficacité. Cela dit en passant, on peut se demander de quelle source F. de Saussure s’est abreuvé pour mettre au point son principe linguistique: « C’est du tout solidaire qu’il faut partir pour obtenir par analyse les éléments qu’il renferme ». 10 Probablement, a-t-il vu l’écriture comme une totalité et les signes comme les maillons d’une chaîne. Perception que, par ailleurs, les Chinois ont poussé à son comble, en élevant au rang d’écriture les traces de la nature dans un grand enchaînement d’indices scripturaux. Nonobstant, revenons à nos soucis de thérapeute. L’entraide que nous pouvons offrir à un malade vraiment difficile à secourir est celle que l’on attend d’une relation à un semblable. Le psychotique habite des ombres qu’on essayera de dissiper avec ces toutes petites stimulations vitales en provenance de la sagesse. Nous chercherons à le réanimer en lui faisant prendre conscience que son mal fait partie de la disparité universelle. En effet, la souffrance du psychotique provient en grande partie de l’impossibilité d’assumer le monde de la difficulté existentielle. C’est pourquoi, nous lui ferons savoir qu’il compose le monde avec nous ; qu’il fait corps avec nous ; que nous le voulons rétabli, pour qu’il puisse nous aider à réaliser ce que nous ne parvenons pas à embrasser de la réalité. Une fois guéri, certes il souffrira, mais il trouvera aussi les bons moyens pour se battre, sans interposer son inadaptation qui consiste à se couper des autres, et à souffrir plus pour lui qu’avec les limites de la réalité. Le Yi Jing enseigne
la beauté du monde, mais aussi l’insondable
malheur qui l’accompagne. En cela, il est multi facettes et un puissant
allié thérapeutique.
E. Saad Tobis
est écrivain, expert en communication
visuelle, plasticien et docteur es ignorance. Né à Buenos
Aires, Argentine, son parcours d’études sinologiques et de
l’Extrême-Orient passe par Cambridge, où il rencontre
le Dr. Joseph Needham ; des séjours au Japon, sous les auspices
du Maître zen Taisen Deshimaru, ainsi que des voyages en Chine en
tant que guide conférencier. Il est aussi conférencier (Institut
Belge des hautes études chinoises, Bruxelles, Sorbonne, Centre Pompidou,
Paris, Casa Asia, Barcelona). Cursus en psychanalyse, aux Séminaires
Psychanalytiques de Paris, sous la direction J.-D. Nasio, et le Séminaire
de J.A. Miller, à l’École de la cause freudienne, Paris.
Il exerce ses activités en Europe, plus particulièrement à Paris
depuis 1967 et à Barcelone, période 1964-66 et 2004-08. Il
a été le collaborateur de « Génération
Tao » (Paris), et a publié des nombreux articles sur la pensée
et la culture chinoises.
|
|